Biomédical : la Bourgogne-Franche-Comté fait appel à l’intelligence collective

Dispositif atypique en France, une cellule biomédicale régionale initiée par l’ARS de Bourgogne-Franche-Comté a réalisé un inventaire des équipements de soins critiques et contribué à déployer, à vitesse grand V, 175 machines d’oxygénation à haut débit (OHD) pour éviter la saturation des services de réanimation. Explications par Stéphane Kirche et Alexandre Benoist, respectivement directeur de l’innovation et de l’ingénierie biomédicale et ingénieur biomédical du centre hospitalier de Chalon-sur-Saône, tous deux animateurs de cette cellule.

administrative map of the new french region Bourgogne-Franche-Comte

santé-achat.info : Dans quelles circonstances est née la cellule régionale biomédicale ?

Stéphane Kirche : « La première vague de la crise Covid a montré, dans notre région, qu’il y avait besoin d’une compétence complémentaire pour compléter la réflexion sur la stratégie de prise en charge des patients et la déclinaison des différentes actions, en particulier concernant la filière des soins critiques et des urgences.

À l’occasion d’une visite dans notre hôpital, le directeur de l’ARS nous a questionnés sur la dotation en respirateurs afin de savoir si l’ensemble des établissements était suffisamment armé. Même si nous échangions déjà entre professionnels membres de la branche régionale de l’Association française des ingénieurs biomédicaux (AFIB), nous n’avions toutefois pas d’idée précise et complète de la situation des ressources matérielles.

Ce constat a amené que je sois missionné officiellement par l’ARS au mois d’août pour établir une photographie du matériel pour les soins critiques et les urgences à l’échelle de toute la Bourgogne-Franche Comté. Avec l’aide d’Alexandre Benoist, un état des lieux a été réalisé de la fin août à septembre. »

santé-achat.info : Quels enseignements avez-vous tiré de cette enquête ?

Stéphane Kirche

Stéphane Kirche : « Nous nous sommes rendu compte très vite que les respirateurs n’étaient plus forcément un problème. En revanche, on s’est aperçu également que la technique thérapeutique d’oxygénation à haut débit (OHD), capable de ralentir ou de temporiser le passage des patients Covid en réanimation, n’avait pas été développée durant la première vague. L’ARS a alors demandé rapidement de démarrer une opération OHD, ce qui a concouru à la mise en place en son sein d’un groupe de travail biomédical régional en novembre.

La cellule a réuni, outre des spécialistes du biomédical, le directeur et des pharmaciens de l’ARS, des professeurs issus des filières de soins critiques des deux CHU, un infirmier référent technique de réanimation, un kinésithérapeute et des formateurs en simulation. Cette addition de compétences a permis d’avoir une intelligence collective dans les choix et les décisions, d’identifier les besoins en système OHD et de réfléchir à tous les sujets liés à la mise en service. »

Alexandre Benoist : « L’inventaire a montré que la région, avec une cinquantaine d’appareils OHD était sous-dotée. Ce système existe depuis des années et nos collègues pneumologues l’utilisent déjà. Au début de la crise, la technique a été peu usitée par crainte d’aérosolisation et par peur de contaminer les environnements. Mais tout a changé quand un MARS (message d’alerte rapide sanitaire, NDR) du ministère a, en avril, préconisé l’OHD, soit en pré ou post-réanimation, soit en soins de confort.

L’ARS a commandé 175 machines OHD répartis sur la totalité des établissements et déployés en une vingtaine de jours. Des consommables ont été commandés pour assurer 20 semaines de thérapie. On a prévu, dès l’achat, qu’on pourrait affronter une 3e vague. Aujourd’hui, nous sommes prêts pour tenir jusqu’à mars. »

santé-achat.info : Quelle est le bénéfice de l’OHD par rapport à un respirateur ?

Alexandre Benoist : « Un respirateur supplée un patient qui n’est plus capable de respirer par lui-même. L’OHD permet de lutter contre l’hypoxémie provoquée par le virus et d’augmenter la proportion d’oxygène dans les poumons et dans le milieu sanguin. À partir d’un réseau froid et sec, la machine va administrer de l’oxygène humidifié et réchauffé et l’administrer sans condensation jusqu’au nez du patient, avec un débit très important, jusqu’à 60 litres/minute. Les études montrent qu’un patient sur trois va pouvoir passer le cap pour éviter l’intubation et la ventilation, et donc de saturer les services de réanimation. »

santé-achat.info : Quels ont été les autres apports de la cellule à l’opération ?

Alexandre Benoist

Alexandre Benoist : « Il a fallu faire des études techniques afin de savoir si l’installation des machines était possible pour délivrer du 60 litres minute dans les unités de soins conventionnelles, où l’on n’utilisait pas habituellement cette technique. Je ne pense pas que les réseaux gazeux qui sont normés seront modifiés. En revanche, on va transformer nos environnements pour qu’ils puissent répondre à la prise en charge du patient courant et s’adapter à l’exceptionnel. C’est ce qu’on appelle l’hôpital élastique.

Je voudrais insister sur l’aspect formation parce que la technique était surtout connue des soins intensifs et de la pneumologie. À partir du moment où vous mettez dans les mains d’un soignant un nouveau dispositif médical, il faut qu’il en connaisse les contre-indications, les moyens de surveillance des patients, et les procédures, par exemple le nettoyage. C’est tout bête mais en période Covid c’est juste essentiel. Un accompagnement a été développé sous la forme de webinars disponibles en ligne, de fiches pédagogiques et de l’assistance procurée par les fournisseurs. »

santé-achat.info : Existait-il des précédents de ce type de cellule dans d’autres ARS ?

Stéphane Kirche : « Des ingénieurs biomédicaux font partie, dans quelques régions, de l’équipe ARS, afin d’animer des opérations de renouvellement d’utilisation d’équipements lourds, mais pas une politique d’achat territoriale, ce qui fait l’originalité de l’initiative de la Bourgogne-Franche Comté. »

santé-achat.info : Cette opération va-t-elle donner envie à l’ARS de confier d’autres missions à la cellule ?

Stéphane Kirche : « On l’espère. Nous avons fait la preuve qu’il s’agissait d’une compétence nécessaire à la réflexion et que la mobilisation d’un réseau est efficace. Nous avons aussi la sensation que cela a créé une dynamique collective. Il faut être honnête, c’est aussi un changement de culture. Nous ne sommes pas là pour empiéter sur les organisations locales, nous voulons être des facilitateurs et des provocateurs de réflexion. »

santé-achat.info : Sur quels thèmes pourriez-vous intervenir ?

Stéphane Kirche : « Nous répondrons présents à chaque fois que cela sera nécessaire : l’accueil du patient sur les plateaux techniques, la surveillance des malades, la facilitation du retour à domicile, la relation ville-hôpital… L’un des enjeux est l’élasticité de l’hôpital, concept déjà abordé. Cet accordéon permanent nous amènera à travailler certains sujets au moment opportun. Cela doit, à mon sens, venir en forte complémentarité sur toutes les réflexions concernant l’architecture de nos établissements, leur organisation, leurs circuits, les parcours… »

Alexandre Benoist : « Réfléchir, ne serait-ce que pour le matériel habituel, sur comment habiliter un soignant à utiliser une nouvelle technologie et démocratiser la formation à l’échelle d’une région, c’est se donner la possibilité d’avoir des professionnels immédiatement autonomes à l’utilisation des environnements de soin, et capables de bouger d’un établissement à un autre.

La crise a montré qu’on avait les structures et le matériel pour accueillir, mais pas forcément les ressources humaines. Aujourd’hui, il y a plus de mille équipements qui arrivent par an avec une technologie embarquée dont sont éloignés les personnels formés il y a dix ou vingt ans. Il y a tout un champ à investir et l’échelle régionale est un bon niveau. »

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