Valérie Moreno (AFIB) : un stock de matériel tournant pour un hôpital plus agile

L’Association française des ingénieurs biomédicaux tiendra ses journées à Lille fin septembre. Sa présidente, Valérie Moreno, revient sur les thèmes majeurs de ces rencontres. Elle explique comment la profession peut apporter sa contribution à un hôpital plus agile, plus innovant et plus durable, et aussi mieux protégé des hackers. Le groupe de travail de l’AFIB dédié à la sécurité numérique des équipements biomédicaux, qui vient d’obtenir le soutien de l’ANSSI, va ainsi entrer dans une nouvelle dimension.

santé-achat.info : Les programmes de construction et de réhabilitation se multiplient dans le cadre du Ségur et de France Relance. La question de la place de l’ingénieur biomédical dans la gestion de ces projets sera abordée lors des prochaines journées de l’AFIB à Lille. Quel est l’état des lieux ? Votre profession est-elle associée ou sollicitée suffisamment tôt ?

Valérie Moreno : « Le paysage est très variable en fonction des établissements, même si la crise sanitaire a eu comme bénéfice de faire reconnaître la place de l’ingénieur biomédical dans la gouvernance des centres hospitaliers. Certains équipements sont très structurants pour une activité hospitalière, comme l’imagerie, la radiothérapie, ou la cardiologie interventionnelle. Et comme nous sommes présents à leurs côtés au quotidien pour acheter et entretenir leur matériel, nous sommes mieux identifiés par les équipes soignantes, sans doute davantage que nos collègues de la logistique par exemple. Tout cela fait qu’à un moment donné les réflexions ne peuvent pas se faire sans nous.

Pour autant, je pense que nous avons encore du chemin à faire. Et ce n’est pas anodin si le sujet est à l’ordre du jour. Nous voulons inciter nos collègues à se montrer plus présents, et à rappeler qu’il convient d’associer la profession le plus en amont possible, dès le stade de l’étude de faisabilité. Les ingénieurs biomédicaux sont capables, au-delà des contraintes d’implantation, de fournir des conseils sur le dimensionnement des plateaux techniques, mais aussi sur leur évolution grâce à notre veille technologique. Un projet hospitalier est souvent très long et, pendant ce temps, la technologie continue d’évoluer… »

santé-achat.info : La pandémie a souligné le besoin d’un hôpital agile et en constante innovation. Comment les ingénieurs biomédicaux peuvent-ils contribuer à cette démarche ?

Valérie Moreno : « S’agissant de la crise Covid, nous avons défendu une idée lors de l’enquête menée par l’IGAS sur l’agilité des soins critiques. Il s’agit de gérer un stock de matériel qualifié de tournant, disponible en cas d’inflation des besoins. Les ingénieurs biomédicaux en seraient les garants en termes de sécurité et de disponibilité, de manière à ce que le stock vive et que les équipements ne prennent pas la poussière en l’absence de crise. De manière plus globale, nous pouvons agir sur l’évolutivité des plateaux techniques, encore une fois grâce à notre veille technologique, mais aussi par le biais des contrats de maintenance ou des formules de mises à disposition. »

santé-achat.info : À quelle échelle serait positionné ce stock tournant ?

Valérie Moreno : « Nous avons recommandé, toujours dans le cadre du rapport de l’IGAS, de s’appuyer sur les ARS. Nous sommes une profession très fédérée, mais il est nécessaire d’avoir une meilleure communication sur qui dispose de quoi, information que les ARS pourraient centraliser. Nous avons même émis l’idée d’interfacer tous nos logiciels de GMAO, ce qui se fait d’ailleurs dans certains GHT et permet d’avoir des inventaires en temps réel. »

santé-achat.info : Les journées de Lille comprendront également une « master class » dédiée aux équipements connectés. De l’avis des experts informatiques, ce type de matériel n’est pas assez sécurisé et peut servir de cheval de Troie pour des hackers. Partagez-vous ce sentiment ? Les cahiers des charges, lors des appels d’offres, prennent-ils assez en compte ce danger ? L’association sensibilise-t-elle ses adhérents sur cette problématique ?

Valérie Moreno : « Nous sommes très actifs sur le sujet. L’AFIB a créé un groupe de travail il y a deux ans sur la sécurité numérique des équipements biomédicaux. Nos matériels sont de plus en plus connectés, jusqu’aux électrocardiogrammes. C’est le sens de l’histoire. La télémédecine s’est aussi développée avec la crise sanitaire. C’est un train en marche qu’il nous faut prendre. Mais parallèlement, il y a lieu de mettre en place des boucliers de sécurité car les degrés de maturité sont inégaux, d’un équipement à un autre, d’un fournisseur à un autre.

Le groupe de travail, qui a réalisé un premier état des lieux et conçu un questionnaire technique standardisé diffusé auprès de nos adhérents et des centrales d’achat, prend une nouvelle dimension puisque nous avons reçu le parrainage de l’ANSSI. Il va être élargi à des DSI, y compris des hôpitaux d’instruction des armées et des responsables de sécurité informatique. Nous nous sommes ainsi rapprochés de l’association APSSIS. Le groupe de travail va mettre à jour le questionnaire et un cahier des charges standard des prérequis techniques en termes de sécurité numérique. Nous venons d’obtenir une subvention de France Relance pour bénéficier de l’aide d’un prestataire qui nous aidera à réaliser ce travail. Nous avons enfin identifié le sujet de la formation initiale des ingénieurs biomédicaux qui doit se muscler davantage sur tout ce qui est connectivité et cybersécurité. »

santé-achat.info : Etes-vous inquiète des répercussions de l’application de la nouvelle règlementation des DM concernant le marquage CE ? Doit-craindre des ruptures d’approvisionnement ou le blocage de l’innovation, comme le redoute le SNITEM ?

Valérie Moreno : « Je voudrais d’abord souligner que cette réforme du marquage CE était nécessaire pour garantir plus de sécurité à nos DM qui engagent parfois la vie des patients. Mais je partage complètement ce constat. Nous allons être touchés, dans une moindre mesure que les DM implantables ou stériles, pour une fraction des équipements, comme l’électrochirurgie. Aujourd’hui, nous constatons des problèmes de délais de livraison, d’ailleurs plus pour les pièces détachées qui servent à maintenir les équipements en conditions opérationnelles, que pour les nouveaux produits. Et ces ruptures sont essentiellement liées à la crise économique ou à la guerre en Ukraine. »

santé-achat.info : De quelle manière les ingénieurs biomédicaux peuvent-ils être des fers de lance du développement durable à l’hôpital ?

Valérie Moreno : « La deuxième vie des gros équipements se pratique beaucoup et depuis longtemps parce qu’il existe un marché de seconde main. Cependant, je vais être honnête, nous ne sommes pas aussi avancés que nos collègues des travaux. Des leviers existent, notamment les consommations d’énergie des matériels. À nous de mettre la pression sur les fournisseurs pour obtenir des machines moins gourmandes en électricité. »

santé-achat.info : L’AFIB est-elle favorable au reprocessing des DM, interdit pour l’instant en France, mais autorisé en Allemagne ?

Valérie Moreno : « Je pense qu’il faut faire attention et s’assurer que tous les gages de sécurité sont présents. L’AFIB prône plutôt une durée de vie prolongée des équipements. Pour ce faire, nous avons créé, l’an dernier, une plateforme collaborative pour la mise en commun de plans d’impression 3 D de pièces détachées non critiques, mais nécessaires à la vie de la machine. Cela peut être des petits supports de sonde ou des capots. Nous allons proposer à nos membres une formation adaptée sur l’impression 3D, afin d’alimenter cette plateforme. Notre cheval de bataille, c’est donc d’essayer de réparer le plus longtemps possible. Pour la gestion des déchets ou le porte-monnaie, ce n’est pas plus mal. »

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