Saint-Georges de l’Oyapock, cluster amazonien

Alors que l’on déconfine en métropole, la petite commune de Saint-Georges de l’Oyapock (moins de 4 200 habitants), frontalière avec le Brésil, compte à elle seule pratiquement la moitié des contaminations déclarées en Guyane ces quinze derniers jours. À Cayenne, l’ARS a sorti très tôt l’artillerie lourde en lançant il y a plus de quinze jours une campagne de dépistage intensif et une application de télé-suivi.

© préfecture de Guyane
De l’autre côté du fleuve, c’est le Brésil. Vingt fois plus peuplée que la petite commune guyanaise, la ville d’Oiapoque fait ici effet de bombe à retardement. Lors de sa conférence de presse, Édouard Philippe confirmait jeudi les propos qu’il tenait quelques jours auparavant devant l’Assemblée : « Je ne nie pas la difficulté de la tâche sur une frontière aussi vaste, aussi poreuse, et compte tenu de la situation sanitaire de l’autre côté de la frontière ».

Le Brésil est aujourd’hui le deuxième pays le plus touché au monde et le compteur s’affole : plus de 500 000 cas y sont recensés ! Des cas qui seraient très largement sous-estimés : « La question n’est pas de savoir si le Brésil sera un jour le principal foyer de contamination au monde, déclare à l’AFP Domingos Alves, responsable du Laboratoire de renseignements sur la santé de l’université de São Paulo, car c’est déjà le cas ».

Une vaste opération de dépistage

Clara de Bort © ARS

Selon lui, il faut multiplier par seize les estimations officielles : « Une hécatombe se profile dans notre pays où l’on dépiste très peu… ». Une position confirmée dans une moindre mesure par les chercheurs de la très sérieuse London School of Hygiene and Tropical Medicine. En Guyane la situation est prise très au sérieux par l’ARS où Clara de Bort, la directrice générale, a pris le contrepied des Brésiliens et se donne deux semaines pour juguler l’épidémie à Saint-Georges de l’Oyapock grâce à une campagne massive de dépistage : quatre postes fixes et des centres de tests itinérants pour les quartiers les plus sensibles.

Mettre en œuvre une telle logistique n’a pas été facile. Certains laboratoires n’avaient pas les stocks de réactifs nécessaires et n’ont pas été approvisionnés dans les délais. Mais la situation semble aujourd’hui sous contrôle et l’Institut Pasteur tourne à plein régime : « Nous sommes sur le pont, assure la directrice générale de l’ARS, et je peux garantir aujourd’hui à la population guyanaise que si elle a besoin d’un test, elle est testée comme c’est actuellement le cas à Kourou… ». Reste que sur les rives de l’Oyapock la situation est extrêmement tendue. Ici, les membres d’une même famille peuvent habiter de chaque côté du fleuve qu’ils franchissent régulièrement.

Fourniture de matériel à l’hôpital brésilien

patrouille fluviale avec clandestins © police nationale

La traversée est désormais interdite et l’armée déploie les grands moyens pour empêcher les navettes de pirogues entre la France et le Brésil et interpeler les Garimpeiros, ces orpailleurs clandestins venus du Brésil. La zone est placée sous haute surveillance et le pont qui franchit le fleuve est verrouillé par l’armée pour empêcher toute communication avec l’État d’Amapá, qui fait le tampon entre l’Oyapock et le delta de l’Amazone.

Seule une opération de coopération transfrontalière financée par l’ARS a permis de l’emprunter il y quelques jours, après que Maria Orlanda Marques Garcia, la maire d’Oiapoque, ait lancé un appel à l’aide internationale : « Malgré les contraintes logistiques et administratives, nous avons financé et organisé la mise à disposition de bouteilles d’oxygène médical pour l’hôpital brésilien d’Oiapoque afin d’augmenter son autonomie en oxygénation » déclare-t-on à l’ARS.

“On est conscients du danger qui arrive”

centre de dépistage à Saint-Georges © ARS

Alors que la Guyane est désormais en vigilance renforcée, l’inquiétude grandit au point que Santé Publique France réalise désormais un point épidémiologique quotidien de la situation à Saint-Georges de l’Oyapock. « On est conscients du danger qui arrive », s’inquiète Nicole Jalic, une infirmière libérale présente au point de contrôle routier mis en place à Régina, une petite ville d’un millier d’habitants à mi-chemin entre Saint-Georges et Cayenne.

« Côté brésilien, Oiapoque est pour ainsi dire livrée à elle-même et certains de ses habitants veulent en partir à tout prix, nous voyons arriver ici depuis quelques jours des gens qui n’y vivent pas habituellement… ». L’infirmière traduit bien la crainte qu’ont les Guyanais de voir le département passer carrément en zone rouge… C’est bien pour l’éviter qu’avec l’ARS tous les acteurs publics sont mobilisés : « La cellule de crise mise en place à Saint-Georges regroupe les collectivités, la préfecture, les forces de police, les pompiers, la douane, la gendarmerie, les forces armées… ».

Le télé-suivi avec “Véyé Mo Santé”

La directrice générale de l’ARS veut garder la situation sous contrôle : « Depuis le 11 mai, explique Clara de Bort, l’application “Véyé Mo Santé”, développée en Guyane par l’ARS et une équipe régionale en charge du projet, permet le télé-suivi de personnes en quatorzaine à leur arrivée en Guyane, de patients isolés après un test positif mais ne présentant pas de risque de forme aggravée, ou de personnes présentant des facteurs de comorbidité ».

Colonel Jean Laversanne

Médecin-chef du SDIS de Guyane, le colonel Laversanne est membre du comité clinique qui pilote l’opération : « fonctionnant aussi bien sur ordinateur que sur tablette ou sur smartphone, cette application permet au médecin traitant de recevoir chaque jour un tableau de bord qui l’alerte sur l’apparition de symptômes chez ses patients qui nécessiteraient une prise en charge, explique Jean Laversanne, à partir du moment où on dispose d’une connexion internet, on peut tout à fait remplir en ligne le formulaire envoyé régulièrement par “Véyé Mo Santé”. En fonction des réponses, l’application va envoyer une alerte ». Actuellement disponibles en français et en anglais, les questionnaires le seront très vite en portugais, en créole, et en taki taki, le langage du fleuve…

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