Big bang logistique au CHU de Rouen

En trois ans, le paysage logistique du CHU normand s’est littéralement métamorphosé. Un plan global de modernisation qui concerne aussi bien l’organisation, avec la création de la fonction de logisticien des soins, que les méthodes et les équipements. Autour d’une idée fondatrice : tout faire pour que les soignants se recentrent sur leur cœur de métier. Afin de réussir ce big bang, l’établissement a mené un important travail participatif d’accompagnement au changement.

Nul besoin de Hubble pour distinguer les conséquences du big bang logistique mené par le CHU de Rouen depuis 2019. Organisation, répartition des rôles, numérisation des processus, système de transports, équipements de stockage…, le nouvel univers est visible à l’œil nu. Un « projet stratégique majeur » voulu par la direction générale. « Il émane d’un constat. Charles Nicolle (le site principal du CHU, NDR) était très encombré par une multitude de flux externes – avec les livraisons de poids lourds – et internes comme les transports de fournitures hospitalières, de repas, de linge… De leur côté, les soignants faisaient émerger la question de la charge des tâches afférentes aux soins », entame Ronan Talec, directeur des achats, de l’hôtellerie, de la logistique et de l’ingénierie biomédicale (DAHLIB). « Les fonctions supports accomplissaient leurs missions, mais globalement ni les outils, ni les infrastructures n’étaient à la hauteur ».

Décongestionner les allées de l’hôpital

© JMB

La révolution copernicienne s’est concrétisée de multiples façons. L’ensemble des transports a été rationalisé. Cet automne, le CHU bénéficiera d’une plate-forme dite d’éclatement, actuellement en construction à l’emplacement d’un ancien parking mitoyen de l’hôpital. Elle aura deux avantages. D’abord devenir, avec ses quais, le point d’entrée unique des camions de livraison. « Cela permettra de réduire le trafic dans un environnement très contraint », explique Grégoire Verhasselt, responsable du département logistique.

© JMB

Ensuite être la tête de pont des flux jusqu’aux unités de soins. Grâce à un tunnel qui reliera la future plateforme au sous-sol du CHU, où se situent les monte-charges, les convois seront souterrains, emportés par AGV ou par traction (la question est encore à l’étude). Le système apportera de la fluidité, avec une seule gare d’arrivée par trajet, et de l’efficacité. « Le but, c’est d’avoir suffisamment de volume pour éviter de faire partir un convoi avec une seule palette », poursuit l’ingénieur qui ajoute : « nous allons disposer d’une surface dédiée qui nous permettra d’être aussi plus performant pour le tri des déchets, avec trois compacteurs dédiés au recyclage ».

De gauche à droite : Sabine Rassent, responsable de la supply chain,  Ronan Talec, directeur de la DAHLIB, Annie Deperrois, cadre supérieure de santé, Laure de Noinville, directrice-adjointe, et Grégoire Verhasselt, responsable du département logistique.

Du côté des transports des patients, la DAHLIB a repris dans son giron l’essentiel des activités de brancardage qui relevaient auparavant de la direction des soins. Le centre de la régulation et la gestion digitalisée des demandes sur les smartphones des brancardiers ont permis d’améliorer la productivité. En deux ans, elle a augmenté de 30 %. Et la cinquantaine d’agents du service assure près de 17 000 transports tous les mois. Avec un temps de réaction moyen estimé à trente minutes à partir de l’émission du besoin.

Logisticien de soin, un nouveau métier

Volet central de la transformation, la « logistique de soins », lancée en octobre 2021, est en train de professionnaliser la « supply chain » des derniers mètres. Un projet mûri en étroite collaboration avec la direction des soins. Une de ses cadres supérieures de santé, Annie Deperrois, a même été détachée pour assurer l’interface avec la DAHLIB. Objectif n°1 : décharger les infirmières et aides-soignantes de tâches logistiques qui occupaient jusqu’à 45 % de leur temps.

© JMB

Le CHU a donc créé un nouveau métier, celui de logisticien des soins, placé au cœur des unités. Son travail : superviser les commandes et leur réception, gérer les stocks des réserves pour la quasi-totalité des produits nécessaires au bon fonctionnement d’une unité de soins, du linge aux DMS. En utilisant la méthode plein/vide, un système de double bac, un inventaire standardisé, des armoires modulaires et un logiciel WMS commun pour les produits hôteliers et pharmaceutiques.

Réorganisation appuyée par une démarche participative

© JMB

Une démarche participative a préparé cette refonte organisationnelle, expérimentée dans un premier temps en neurologie. Pendant plusieurs semaines, ateliers et réunions se sont succédé avec les chefs de pôle, les cadres et les équipes présenter le concept, pour écouter les besoins, bien définir les missions de chacun, et déminer les inquiétudes. Aujourd’hui, le CHU compte trois logisticiens de soins. Fin 2024, ils seront 25. Recrutés en interne et formés par la DALHIB. Chaque logisticien suit un programme « vis ma vie » permettant de mieux comprendre et appréhender l’interface avec les sites de « industriels » (blanchisserie, restauration, magasin central).

Frédéric Betzler © JMB

Premier de cordée, Frédéric Betzler, qui s’est porté volontaire, a pris ses fonctions en octobre dernier. Et il adore ce métier qui lui va comme un gant. « Je suis très organisé et rigoureux, limite un peu maniaque », explique-t-il avec le sourire. Son passé d’aide-soignant dans les blocs opératoires a évidemment facilité la symbiose. « C’est plus facile, reconnaît-il, je connais les produits, je sais de quoi je parle, cela rassure mes collègues ».

Toute la journée, il se met au service des soignants, du déconditionnement au réassortiment des matériels dans les bacs doubles. « Tout ce qu’on leur demande, c’est de se servir et de mettre l’étiquette dans le tableau « à commander » lorsque le stock du premier bac arrive à sa fin », résume-t-il. Le système fait ses preuves, y compris économiquement. Le gain de déstockage s’élève à 54 % en neurologie.

Réseau pneumatique et bionettoyage externalisé

© JMB

Deux autres initiatives font également gagner du temps aux soignants. Un réseau de transport pneumatique (70 stations, 5 km) achemine les prélèvements biologiques et d’anatomopathologie aux laboratoires et, en test actuellement, les poches de chimiothérapie et les produits sanguins labiles. Soit actuellement 1800 transports par jour dans un délai moyen de 3 minutes. « Il a fallu un an pour l’installer. Le chantier a été compliqué en raison du diamètre de 160 des tuyaux et de leur rayon de courbure », précise Ronan Talec. Achevé en juin 2021, le réseau remplace les coursiers dont les horaires de passage étaient séquencés.

Le CHU de Rouen a aussi décidé d’externaliser une partie de son bionettoyage. Les atouts de la formule : la disponibilité, l’outillage, le savoir-faire, notamment éco-responsable, et la continuité de service. « La principale plus-value, c’est l’absence d’interruption des tâches. Nos ASH étaient souvent sollicités pour aider un patient, par exemple lui apporter un verre d’eau. Aujourd’hui, il est interdit de demander au prestataire de faire autre chose que du nettoyage », met en avant Annie Deperrois. L’hôpital est attentif à la politique RSE de son fournisseur. « Nous leur avons demandé de travailler sur l’aménagement des horaires, afin de voir ce qu’il était possible de nettoyer en journée, et sur la manière de manager, avec une plus grande écoute des salariés », signale Grégoire Verhasselt.

Une plateforme logistique GHT

Dernier élément du bing bang et non des moindres : la nouvelle plateforme pharmaco-logistique. « Elle va regrouper les produits hôteliers stockés aujourd’hui sur notre plateforme vieillissante de Bois-Guillaume et la pharmacie de Charles Nicolle », expose Sabine Rassent, responsable de la supply chain. Le CHU louera, au Grand Quevilly, un espace moderne – actuellement occupé par un grand nom de l’industrie alimentaire – de 5800 m2. Un doublement bienvenu de la superficie à partir du début 2023. « Nous n’avons plus de place nulle part », indique Sabine Rassent.

© JMB

La mutualisation territoriale est évidemment à l’ordre du jour. Deux établissements du GHT ont d’ores et déjà donné leur accord. Pour Ronan Talec, « l’activation simultanée de tous ces leviers est la grande force et la valeur ajoutée du projet de transformation logistique ». Digne des douze travaux d’Hercule, l’initiative a été justement récompensée, en décembre dernier, par un Trophée Santé Achat.

Réagir à cet article

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.