Déconstruction « zéro déchet » à Romainville

En partenariat avec l’Établissement Public Territorial Est Ensemble Grand Paris, le bailleur social Seine-Saint-Denis Habitat expérimente un chantier de déconstruction « zéro déchet » à Romainville, avec un béton retransformé en granulats et en pavés. Doublement primée lors des Trophées de l’innovation HLM 2021 remis sous l’égide de l’Union Sociale pour l’Habitat, cette démarche d’économie circulaire exemplaire est à réemployer.

© Luca Nicolao/SSDH

Au cœur du quartier Youri Gagarine de Romainville, une vaste opération de renouvellement urbain bat son plein depuis 2016. Alors qu’un ensemble locatif des années 1960 et 1970 est promis à destruction (440 logements sur 780), le bailleur social Seine-Saint-Denis Habitat (SSDH) décide de s’engager dans une démarche de démolition « zéro déchets ». Le premier des bâtiments condamnés, à savoir la barre B, joue le rôle de chantier expérimental, testant grandeur nature les faisabilités organisationnelles, techniques et juridiques de la démarche.

Quoi, comment et par qui

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« Le bâtiment doit laisser place à plusieurs lots, dont une voie douce traverse au quartier pour laquelle le marché a été attribué avant d’être transféré à l’intercommunalité Est Ensemble » commence par expliquer Aurélien Talbot, responsable de projet à SSDH. Cette quasi-synchronisation entre dépose et réfection des espaces publics constitue la pierre angulaire de l’opération, facilitant la question du réemploi, qui plus est dans une proximité réduisant d’autant l’empreinte environnementale générée par le traitement ou l’acheminement des matériaux. Mais que réutiliser, sous quels volumes, comment et sous la responsabilité de qui ? La méthode s’organise, à l’appui de plusieurs collaborations, conventions et/ou partenariats et décomposée en étapes relevant de maîtres d’ouvrage différents.

Un diagnostic stratégique

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Accompagné en préfiguration par Bellastock, puis par NéoEco et Cycles de Ville, SSDH démarre ainsi par un double diagnostic déchets et ressources qui dépasse les exigences réglementaires (depuis le 1er janvier 2022, un diagnostic produits équipements matériaux déchets est obligatoire pour les opérations de démolition ou de rénovation significative des bâtiments). « 90 % du bâti relève du béton… Il fallait donc d’abord préciser sa qualité et lui trouver de nouvelles destinations en conséquence », pose le représentant du bailleur. L’ambition visant 100 % de réemploi, réutilisation ou recyclage, les autres matières présentes sur le chantier se voient pareillement qualifiées et quantifiées, et des pistes de valorisation recherchées. Des visites du chantier sont même organisées pour trouver des repreneurs potentiels.

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De ces premiers éléments découle la méthodologie de dépose : organisation du chantier, niveau de tri, taux de valorisation… « Sous la maîtrise d’ouvrage de SSDH et avec l’appui de l’AMO « expert réemploi » (Néo-Eco et Cycles de Ville) partagé avec Est Ensemble, un lot « curage sélectif » est alors passé pour tous les matériaux ciblés, dans le cadre d’un marché « déconstruction réemploi » prévoyant les impératifs liés à la dépose propre et au conditionnement », raconte Aurélien Talbot. Attention : de la précision des clauses de réemploi, libellées au programme de consultation de la maîtrise d’œuvre et du bureau de contrôle, dépend la qualité de la gestion des déchets.

70 % du béton recyclé en granulats

© Luca Nicolao/SSDH

Le chantier de déconstruction sélective débute avec la dépose des dalles granito des trois cages d’escalier du bâtiment, à 33 % cédées à la Ville de Paris pour revêtir le sol intérieur de la maison des Canaux, un bâtiment patrimonial du Canal de l’Ourcq (19ème) transformé en vitrine de l’économie circulaire. Les autres matériaux de second œuvre récupérables iront servir le patrimoine même de SSDH (fenêtres, persiennes, portes…).

© Luca Nicolao/SSDH

Conservés dans leurs fonctions et qualités, ces derniers transferts n’imposent aucune exigence assurantielle supplémentaire. Toutefois, et compte tenu de sa présence sur le chantier, c’est le béton qui occupe une part majeure du process : « 70 % seront recyclés en granulats destinés aux opérations de construction locales, le reste, soit quelque 500 tonnes se transformeront en 1343 m2 de pavés destinés aux futures voies publiques du quartier, sous la MOA de leur propriétaire, Est Ensemble », décrit Aurélien Talbot.

Des pavés dans la barre

Découpés à partir des murs de refend puis soumis à un traitement minéralisant réalisé par Est Ensemble, les premiers pavés prototypés sont ainsi d’abord testés en laboratoire puis rapportés in situ pour vérifier les derniers effets de glissance. Si tous les feux de contrôle s’affichent au vert, « une production normée sera lancée dans la foulée, dans le cadre d’un marché innovant qui inclut aussi une partie d’insertion sociale », déclare Leslie Petitjean, chargé de mission économie circulaire BTP à Est Ensemble.

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En prévision, une convention de coopération public-public a déjà été signée pour permettre à Est Ensemble d’acheter directement lesdits pavés à SSDH, sans mise en concurrence. Quant à la mise en œuvre finale, elle relèvera de la ville de Romainville. À noter que les suites données à la normalisation – et notamment la question de la commercialisation des pavés issus de la cité Gagarine – sera abordée avec Est Ensemble, en fonction des résultats et de la capitalisation réalisée sur l’opération. La question des assurances reste notamment à préciser, au regard de l’usage (faibles enjeux de sécurité) mais serait de toute façon portée par l’entreprise « productrice » du pavé.

78 allers-retours Paris-New-York en avion

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Tri sélectif, dépose « douce »… À la balance finale des dépenses et des gains, les surcoûts ne sont pas anodins : « une démolition trois fois plus chère qu’une démolition classique », reconnaît Aurélien Talbot, majoration absorbée par les financements du programme d’investissement d’avenir ANRU + et ceux du conseil régional Ile-de-France. Mais le bilan environnemental s’avère sans appel : « hors production des pavés, plus de 78 200 kg de CO2 évités, soit l’équivalent – pour une personne – de 78 AR Paris – New-York en avion, et, sur la production de pavés réemployés, une réduction de plus de 80 % des impacts sur les principaux indicateurs de l’ensemble du cycle de vie du produit », estime Anne-Lise Leymarie, fondatrice de Cycles de Ville.

Et c’est sans compter les ressources épargnées (eau, sable, graviers…), les coûts de décharge minorés et le soutien apporté à la création d’une filière du réemploi structurée. Inscrit au programme des visites organisées par l’association Ekopolis, maillon francilien du Réseau Bâtiment Durable de l’ADEME dont le but est de valoriser les bonnes pratiques et de favoriser les échanges entre professionnels, ce chantier « zéro déchet », proche du zéro défaut, devrait être rapidement duplicable.

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